Il faut cesser de maquiller le réel derrière les formules creuses de la géopolitique. Au Sud-Liban, ce qui se joue n’est pas seulement une séquence militaire de plus dans le grand feuilleton régional. C’est une mécanique d’écrasement. Une guerre indirecte, alimentée par des puissances qui parlent stratégie, profondeur défensive, lignes rouges et dissuasion, pendant que des villages entiers s’enfoncent dans la peur, le vide et l’abandon.

Et comme souvent au Proche-Orient, ceux qui meurent, fuient ou se taisent ne sont pas ceux qui décident.

Dans les villages chrétiens du Sud-Liban, déjà affaiblis par l’exode, l’effondrement économique et la faillite d’un État libanais à bout de souffle, la guerre n’arrive pas comme une abstraction. Elle détruit le quotidien. Elle ferme les écoles. Elle coupe les routes. Elle ruine les récoltes. Elle vide les maisons. Elle transforme l’enracinement en fardeau. À force d’être situées au mauvais endroit sur la carte des autres, ces communautés deviennent des variables d’ajustement d’un affrontement qui les dépasse totalement.

Voilà la vérité brute : la guerre par procuration ne protège personne. Elle instrumentalise tout le monde.

Des frappes israéliennes menées sur le village de Khiam, dans le sud du Liban, près de la frontière avec l’Etat hébreu, le 30 septembre 2024. (RABIH DAHER / AFP)

D’un côté, le Hezbollah maintient le Liban dans une confrontation régionale qui le dépasse largement, au nom d’une logique de front avancé et de rapport de force permanent. De l’autre, Israël répond par une puissance militaire qui prétend traiter la menace à la source, mais dont les effets concrets sur le terrain frappent d’abord les espaces civils, les infrastructures, les équilibres humains. Entre les deux, la population encaisse. Toujours. Et le Liban continue de se consumer comme si sa fonction historique était d’absorber les secousses stratégiques des autres.

Ce drame n’est pas seulement libanais. Il est presque paradigmatique.

Il dit quelque chose de central sur l’état du Proche-Orient : les marges y sont devenues sacrifiables. Les villages frontaliers, les minorités historiques, les populations sans levier militaire ni relais médiatique ne comptent plus que comme dommages collatéraux ou éléments de décor. On les évoque parfois avec émotion, rarement avec conséquence. Leur existence réelle gêne les scénarios simplistes. Leur disparition, elle, finit presque par arranger tout le monde : les idéologues, les miliciens, les stratèges, les propagandistes et les diplomates paresseux.

Car une frontière vidée de ses habitants, c’est plus simple à gérer sur une carte. Humainement, c’est un désastre. Politiquement, c’est une faillite. Historiquement, c’est une mutilation.

Quand une communauté enracinée est poussée dehors, ce n’est jamais un simple déplacement de population. C’est une mémoire qui recule. Une continuité qui se brise. Une pluralité qui s’effondre. Et dans le cas du Liban, c’est encore plus grave : parce que ce pays n’a jamais tenu par la force de son État, mais par la fragilité sophistiquée de ses équilibres humains. En laissant ses périphéries se vider, il perd plus que des habitants ; il perd la matière même de ce qu’il prétend encore être.

Lire mon article sur le Haut-Karabakh ICI en correspondance au déplacement des populations.

Il faut aussi avoir l’honnêteté de nommer l’imposture centrale : personne, dans cette séquence, ne sauvera le Liban en le transformant en champ de bataille secondaire. Ni les slogans de la “résistance”, ni les démonstrations de force, ni les discours occidentaux sur la stabilité ne suffiront à protéger ceux qui vivent réellement au bord du gouffre. À force de traiter la sécurité comme une addition de frappes, on oublie une évidence élémentaire : un territoire où les civils ne peuvent plus rester n’est pas sécurisé. Il est dévasté.

C’est pourquoi la question décisive n’est pas de savoir qui pourra revendiquer un avantage tactique ou une supériorité momentanée. La vraie question est plus rude : que restera-t-il du Sud-Liban quand ceux qui y vivaient auront disparu ? Une zone tampon ? Une ligne de feu ? Une case de plus dans les rapports d’experts ? On appelle cela une victoire quand on manque d’imagination politique.

Croissant fertile

Les chrétiens du Sud-Liban ne demandent ni privilège ni mise en scène héroïque. Ils demandent la chose la plus simple du monde, et donc la plus rare dans cette région épuisée : rester chez eux sans être pris en otage par les guerres des autres.

C’est peut-être cela, au fond, le scandale le plus insupportable : dans une région saturée de discours martiaux, le simple droit de vivre sur sa terre est devenu une revendication presque subversive.

Il est temps de sortir de cette fascination morbide pour l’escalade présentée comme une preuve de sérieux stratégique. La force ne remplace pas la politique. Elle en souligne seulement l’échec quand elle devient l’unique langage disponible. Si le Proche-Orient veut encore échapper à sa propre logique de ruine, il devra commencer par une idée simple : sauver les civils vaut mieux que prolonger les postures.

Oui, cela semble presque révolutionnaire. Et dans la région, c’est déjà beaucoup.

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