La menace jihadiste en Afrique de l’Ouest ne ressemble plus à ce qu’elle était il y a cinq ans. Elle mute, elle déborde, elle s’enracine. Et pendant qu’on en parle encore souvent comme d’un problème sahélien lointain, elle frappe désormais aux portes des capitales côtières.
L’État islamique n’est pas « de retour ». Il s’est reconfiguré.
Commençons par corriger un réflexe journalistique commode : parler du « retour » de l’État islamique en Afrique de l’Ouest, c’est se tromper de cadre analytique.
L’organisation n’a jamais vraiment disparu. Elle a digéré ses défaites, réorganisé ses structures, relocalisé ses centres de gravité. Ce qu’on observe aujourd’hui, c’est moins une résurgence qu’une recomposition stratégique — et c’est précisément ce qui la rend plus difficile à contrer.
La distinction n’est pas qu’académique. Si l’on pense à un phénomène cyclique — montée, chute, retour — on calibre mal la réponse. Si l’on comprend qu’il s’agit d’une organisation capable d’apprendre, d’adapter sa doctrine et de s’insérer durablement dans des écosystèmes locaux fragiles, on commence à poser les bonnes questions.
Dans plusieurs zones de la région, l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) et ses affiliés ne cherchent plus seulement à multiplier les attaques spectaculaires. Ils cherchent à contrôler des routes, taxer des populations, recruter dans la durée et occuper les vides laissés par des États défaillants.
C’est une logique proto-étatique, pas terroriste au sens classique. Et c’est autrement plus préoccupant.
Les zones rouges : une géographie qui s’élargit
Les données disponibles — notamment celles de l’ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project) et des rapports récents de l’ONU — dessinent une carte de la conflictualité jihadiste qui s’étend vers le sud et l’est à un rythme inquiétant.
Trois foyers méritent une attention particulière :
1. Le triangle Bénin-Niger-Nigeria
Cette zone est devenue, depuis 2022-2023, l’un des nouveaux épicentres de la menace. Les parcs nationaux de la Pendjari et du W servent de sanctuaires. Les violences y ont explosé, touchant des régions jusque-là relativement épargnées. Le Bénin, longtemps présenté comme un modèle de stabilité ouest-africaine, fait désormais face à des incursions régulières sur son territoire nord.
2. Le Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger)
C’est le cœur historique du problème, et il ne se stabilise pas. Au contraire. Les retraits successifs des forces françaises (opération Barkhane), puis de la MINUSMA au Mali, puis des contingents européens, ont laissé des vides capacitaires que ni les armées nationales ni Wagner — devenu Africa Corps — ne parviennent à combler efficacement. Le résultat : des territoires entiers sous influence jihadiste, des populations prises en étau.
3. Le bassin du lac Tchad
La province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique (ISWAP) y dispose de relais anciens et d’une profondeur stratégique qui lui permet de maintenir une pression constante sur le Nigeria, le Niger, le Cameroun et le Tchad simultanément. Une menace à quatre dimensions, pour quatre États aux capacités très inégales.

Les ressorts de l’expansion : ce qui nourrit la bête
L’expansion jihadiste ne se produit pas dans le vide. Elle exploite des fractures préexistantes avec une efficacité redoutable.
La faiblesse étatique d’abord. Là où l’État n’administre pas, ne rend pas justice, ne protège pas — les groupes armés s’installent. C’est une équation simple, mais dont les implications sont complexes : résoudre le problème sécuritaire sans résoudre le problème de gouvernance, c’est vider l’océan avec une cuillère.
Les couloirs transfrontaliers ensuite. Forêts, parcs naturels, axes de contrebande, pistes non balisées — autant de corridors que les groupes armés utilisent avec une familiarité que les armées nationales n’ont souvent pas. La connaissance du terrain, c’est un avantage tactique considérable.
Les économies de guerre, enfin. Le contrôle des routes de carburant frauduleux, des trafics d’or, de bétail, de téléphones — ce n’t est pas anecdotique. C’est le moteur financier qui permet la résilience organisationnelle. Tant qu’on ne s’attaque pas à ces flux, on ne s’attaque qu’aux symptômes.
La rivalité EIGS-JNIM : un facteur multiplicateur sous-estimé
L’un des angles les plus négligés dans le traitement médiatique de la menace jihadiste au Sahel, c’est la concurrence entre l’État islamique et le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à al-Qaïda).
Cette rivalité idéologique et territoriale produit un effet pervers : elle accélère les violences. Chaque groupe cherche à démontrer sa supériorité opérationnelle, à consolider ses zones d’influence, à attirer les recrues de l’autre. Le résultat, pour les populations civiles, c’est une surenchère meurtrière dont elles paient le prix.
Pour les armées nationales, c’est un cauchemar tactique : deux adversaires distincts, aux logiques partiellement différentes, qui peuvent ponctuellement se neutraliser mais qui, globalement, étendent ensemble la surface du chaos.
Les limites criantes des réponses actuelles
Soyons francs : la réponse sécuritaire régionale est, pour l’heure, structurellement inadaptée à la nature de la menace.
Elle est pensée en silos nationaux, quand les groupes armés jouent sur la discontinuité frontalière. Elle est majoritairement militaire, quand la menace est autant politique, économique et sociale. Elle souffre d’un déficit de coordination régionale aggravé par les tensions diplomatiques entre États — notamment depuis les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger, qui ont fragilisé des cadres de coopération comme le G5 Sahel, aujourd’hui moribond.
Le déploiement de l’Africa Corps (ex-Wagner) au Mali et au Burkina Faso n’a pas changé la donne fondamentale. Il a peut-être permis à certains gouvernements de tenir à court terme, mais sans construire les conditions d’une stabilité durable. Et les exactions documentées contre les populations civiles ont, dans plusieurs cas, nourri le terreau du recrutement jihadiste plutôt que de l’assécher.
Ce que cela change politiquement : la menace qui déborde
Le point le plus important, et le plus souvent occulté dans les analyses, c’est ceci : la menace sahélienne n’est plus contenue au Sahel.
Elle déborde vers les États côtiers — Bénin, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire, Sénégal dans une moindre mesure. Elle perturbe des corridors commerciaux vitaux pour l’économie régionale. Elle affecte les marchés de la sécurité, les investissements étrangers et les équilibres diplomatiques.
Pour les capitales du golfe de Guinée, longtemps tentées de regarder le problème comme « celui des voisins du nord », le message est clair : le cordon sanitaire n’existe plus. Les groupes armés ne s’arrêtent pas aux frontières que nous avons tracées sur des cartes.

Une note d’optimisme — et elle est réelle
Tout cela peint un tableau sombre. Mais il serait intellectuellement malhonnête de ne pas noter les signaux positifs, même faibles.
Des initiatives locales de médiation entre communautés — portées par des acteurs religieux, des chefferies traditionnelles, des organisations de la société civile — montrent que la résilience sociale existe. Des États côtiers comme le Ghana ou la Côte d’Ivoire investissent sérieusement dans leurs capacités sécuritaires et leurs politiques de prévention. Et la prise de conscience internationale de la dimension non-militaire du problème progresse, même lentement.
La bataille pour le Sahel n’est pas perdue. Mais elle ne se gagnera pas avec des drones et des blindés seuls. Elle se gagnera — ou se perdra — dans les administrations locales, les tribunaux, les écoles, les marchés et les mosquées. C’est là que se joue, en réalité, l’avenir de la région
Conclusion
L’expansion de l’État islamique en Afrique de l’Ouest révèle moins une victoire fulgurante qu’une recomposition durable du champ sécuritaire régional.
Ce qui se joue aujourd’hui, ce n’est pas seulement la capacité d’un groupe à attaquer, mais sa capacité à s’insérer dans les fractures de gouvernance, à rivaliser avec d’autres acteurs armés et à faire évoluer la géographie de la guerre.
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Sources :
ACLED — Armed Conflict Location & Event Data Project, rapports 2024-2026
ONU — Rapports du Groupe d’experts sur le Mali et la région sahélienne
Institut d’études de sécurité (ISS Afrique), analyses régionales
Crisis Group — Rapports sur le Sahel et le bassin du lac Tchad





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