Ou comment transformer un atout géopolitique en posture de pacotille
Introduction :
Fermer les recrutements d’enseignants de russe, c’est résister à Poutine ? Permettez-moi d’éclater de rire avant même d’avoir commencé. Parce que là, on atteint des sommets de bêtise stratégique qui mériteraient presque un prix — si seulement la France n’était pas la principale perdante de son propre spectacle.
Depuis février 2022, une rhétorique de pureté morale s’est installée dans les discours officiels. La Russie devient indésirable, sa culture suspecte, sa langue quasi-toxique. Le gel des postes au CAPES et à l’agrégation de russe en 2026 s’inscrit dans cette logique : on ne finance pas l’ennemi, même symboliquement. Les ministères présentent la mesure comme un détail administratif, une conséquence de la « conjoncture ». Le russe serait « en déclin » : -54% d’élèves dans le secondaire en dix ans. Alors pourquoi s’encombrer ?
Le problème, c’est que cette histoire ne résiste pas à trois secondes d’examen.
A – Le réel qui dérange
Voici un chiffre qui ne plaide pas, il tranche : le russe est l’une des six langues officielles de l’ONU et langue de travail de l’OSCE, de la CEI, de multiples agences spécialisées. Ce statut n’est pas décoratif. Des milliers de documents diplomatiques, de résolutions du Conseil de sécurité, de négociations internationales se produisent en russe. Un diplomate français qui ne maîtrise pas cette langue dépend entièrement des versions traduites — c’est-à-dire des interprétations d’autrui.
On sanctionne la Russie ? Non. On se sanctionne soi-même, et avec une complaisence qui frise l’orgueil suicidaire.
L’Asie centrale, cette région que Paris semble découvrir, confirme l’absurdité de la mesure.
Au Kazakhstan, le russe domine villes, entreprises, médias malgré la promotion du kazakh.
Au Kirghizistan, il détermine l’accès à l’emploi et à l’éducation supérieure.
Dans toute la région, il reste la lingua franca des contrats énergétiques, des corridors chinois, des rivalités géopolitiques du siècle.
La France qui se rêve puissance indo-pacifique coupe les ponts avec la langue qui lui permettrait de comprendre, négocier, influencer. Brillant.
Et la science ? Durant la Guerre froide, le russe est devenu la deuxième langue scientifique mondiale après l’anglais. Physique, aérospatial, mathématiques, technologies duales — des archives considérables restent en russe. Un pays qui cesse de former des chercheurs russophones devient dépendant des traductions sélectives et des analyses produites ailleurs.
Pendant ce temps, Moscou continue de financer le Russkiy Mir, d’offrir des bourses, de promouvoir sa langue comme vecteur de civilisation.
Le Kremlin perd un concurrent intellectuel sans lever le petit doigt. Cadeau empoisonné ? Non… cadeau… tout court.

B – Le spectacle de la vertu, le vide de la puissance
Ce que la France recherche vraiment, c’est l’illusion de l’action. Impuissante sur le champ de bataille ukrainien, elle « supprime » Poutine dans ses lycées. C’est de la politique-spectacle dans sa forme la plus creuse. On ne discute pas avec l’agresseur, donc on n’apprend plus sa langue.
Quod Erat Demonstrandum, et bonne chance pour les négociations futures.
Mais les puissances qui comptent construisent des capacités linguistiques :
- Pékin quadruple ses instituts Confucius.
- Ankara étend le turc en Asie centrale.
- Moscau maintient ses réseaux.
La France, qui se voulait voix autonome de la diplomatie européenne, devient dépendante des analyses produites à Washington, à Londres, à Berlin… pour comprendre un acteur qu’elle a décidé de ne plus apprendre à connaître.
La confusion entre langue et régime, culture et politique, savoir et approbation, gangrène nos démocraties.
Comprendre le russe n’est pas approuver Poutine, comme étudier l’allemand nazi n’était pas cautionner Hitler, comme apprendre le chinois maoïste n’était pas adhérer au Grand Bond en avant. Cette « bassesse intellectuelle » — pour reprendre un terme à la mode — nous rend littéralement incapables de penser par nous-mêmes.
C – Le paradoxe de l’enfant qui sait
Et voici l’évidence enfantine que nos élites ont oubliée : pour battre quelqu’un au jeu, il faut encore savoir quelles cartes il tient.
On ne décode pas un adversaire sans parler sa langue.
On ne négocie pas un contrat gazier sans lire le texte original.
On ne comprend pas une région stratégique sans l’outil d’accès que ses habitants utilisent.
La France qui a formé des générations d’arabophones, de sinologues, d’hispanistes pour décrypter le monde renonce à la russistique au moment précis où elle en aurait le plus besoin.
La carte du monde se redessine. Personne ne tient encore le crayon. Mais la France vient de jeter le sien — et de brûler le dictionnaire qui l’aurait aidée à lire ce que les autres écrivent.
Pourtant, il n’est pas trop tard. Les nations qui ont rebondi l’ont toujours fait par la connaissance, par l’audace de ceux qui refusent de confondre morale et stratégie. La russistique française a été prestigieuse ; elle peut le redevenir.
Le premier pas ? Refuser cette amnésie programmée et réclamer le retour des concours, des chaires, des bourses — non par amour de la Russie, mais par amour propre de la France.
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