Quand les espions préparent l’après — qu’on le veuille ou non.
Il y a un fantasme tenace dans nos démocraties : celui d’un renseignement neutre, aseptisé, hors-sol politique, une sorte de service public de l’ombre qui traverserait les alternances comme on traverse un couloir — sans accrocher les murs. La réalité est évidemment plus rugueuse, plus intéressante, et parfois franchement plus inquiétante.
À dix-huit mois de l’élection présidentielle française de 2027, la DGSE — Direction Générale de la Sécurité Extérieure, nos services de renseignement extérieur — est entrée dans une phase que les initiés appellent pudiquement la « mise en continuité ».
Traduction : on fige ce qui peut l’être, on documente, on sécurise les relations, on consolide les positions. En clair, on se prépare à survivre à ce qui vient.
Le mythe d’un renseignement apolitique
Soyons directs : un service de renseignement n’est jamais apolitique. Il est a-partisan, ce qui est très différent. La DGSE dépend directement du Président de la République — pas du Parlement, pas du Premier ministre, du Président.
C’est lui qui fixe les grandes orientations stratégiques, lui qui signe les autorisations les plus sensibles. Quand l’Élysée change de locataire, c’est toute la boussole stratégique qui peut se réorienter.
Les agents de terrain, les analystes, les techniciens du renseignement signal ne votent pas dans le cadre de leur mission — mais ils travaillent pour une politique étrangère qui, elle, porte une couleur, une vision, des priorités. Prétendre le contraire serait aussi crédible que d’affirmer que la météo est neutre parce que les nuages ne militent pas.
Les précédentes alternances et leurs effets sur l’appareil stratégique
L’histoire récente est éclairante. En 2012, l’arrivée de François Hollande à l’Élysée a provoqué des reconfigurations discrètes mais réelles au sommet de l’appareil sécuritaire. En 2017, l’élection d’Emmanuel Macron — outsider absolu du système — a généré une période d’adaptation notable : des profils ont été repositionnés, des canaux ont été recalibrés, certaines relations bilatérales ont dû être « rechargées » depuis zéro.
Ce n’est pas une critique, c’est une mécanique. Chaque nouveau président amène ses priorités : Sarkozy voulait une DGSE réformée et musclée ; Hollande a engagé les opérations sahéliennes qui ont profondément reconfiguré les ressources humaines et techniques du service ; Macron a accéléré la transformation numérique et renforcé les capacités cyber. Chaque transition laisse des traces — et des angles morts.

Les zones sensibles : Russie, Sahel, sécurité intérieure
Aujourd’hui, trois dossiers structurants rendent toute transition particulièrement risquée.
La Russie d’abord. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la DGSE a considérablement renforcé ses capacités d’analyse sur le renseignement russe, ses réseaux d’influence en Europe et ses opérations de désinformation. Ce travail de fond prend des années. Une alternance politique qui changerait les orientations diplomatiques françaises vis-à-vis de Moscou — hypothèse non négligeable selon les scenarios électoraux — pourrait créer des tensions internes inédites.
Le Sahel ensuite. Le retrait français du Mali, du Burkina Faso, du Niger a laissé des réseaux humains fragilisés, des agents exposés, des partenariats à reconstruire avec d’autres acteurs régionaux. La DGSE gère une recomposition stratégique majeure. L’interrompre ou la réorienter brutalement en 2027 serait un luxe que la sécurité française ne peut probablement pas se permettre.
La sécurité intérieure enfin. Même si la DGSI (intérieure) est distincte de la DGSE (extérieure), les deux services travaillent en coordination étroite sur les menaces terroristes et les ingérences étrangères. Un changement de doctrine politique sur ces questions — plus libertarien ou au contraire plus autoritaire — affecte directement les équilibres opérationnels.
Le réflexe bureaucratique : figer pour résister
Face à l’incertitude, la réponse institutionnelle classique est la solidification. On ralentit les décisions structurantes, on évite les réformes profondes, on prolonge les mandats en cours, on formalise les procédures pour qu’elles survivent aux hommes. C’est ce que font actuellement, selon plusieurs sources ouverte et spécialisées, plusieurs directions sensibles de l’État français.
Ce réflexe est humainement compréhensible. Institutionnellement, il est même souvent sage. Mais il comporte un risque inverse qu’il faut nommer clairement.
Le risque inverse : rigidifier un appareil dans un environnement instable
Figer un appareil de renseignement dans un monde en accélération, c’est prendre le risque d’arriver à 2027 avec des outils calibrés pour 2024. Or l’environnement stratégique ne fait pas de pause électorale. Les menaces cyber évoluent chaque trimestre. Les dynamiques africaines se recomposent chaque semestre. L’IA transforme les capacités d’analyse et de désinformation à une vitesse que peu d’institutions ont encore intégrée pleinement.
Un service en mode « attente » est un service qui ralentit au moment où l’environnement accélère. C’est là que les angles morts se creusent.
Ce que font les autres : États-Unis, Royaume-Uni
La comparaison est instructive. Aux États-Unis, la transition entre administrations est codifiée de manière quasi-chirurgicale depuis le Presidential Transition Act de 1963. La CIA, la NSA, le DNI préparent des briefings de transition, des « read-in packages » exhaustifs pour les équipes entrantes. L’objectif : zéro perte d’information opérationnelle, quelle que soit la couleur politique du nouveau président.
Le Royaume-Uni, avec son système de Permanent Secretaries issus de la fonction publique professionnelle, offre une autre forme de continuité : les patrons opérationnels du MI6 ou du GCHQ ne changent pas au rythme des élections. La permanence de l’État profond — sans connotation complotiste, simplement institutionnelle — y est structurellement garantie.
La France occupe une position intermédiaire, plus centralisée sur la figure présidentielle, donc plus exposée aux effets de transition. C’est une spécificité constitutionnelle — celle de la Ve République — qui a des vertus en temps de crise, mais qui crée des vulnérabilités en période d’incertitude électorale.

Ce que cela signifie concrètement
La mise en « mode continuité » de la DGSE avant 2027 n’est ni un complot ni une anomalie. C’est une réponse rationnelle d’une institution qui doit, par nature, penser à long terme dans un système politique qui pense à court terme.
Le vrai enjeu n’est pas de savoir si les services vont survivre à l’alternance — ils le feront, ils l’ont toujours fait. Le vrai enjeu est de savoir si la prochaine équipe présidentielle, quelle qu’elle soit, aura la maturité stratégique pour reprendre la main rapidement, sans casser ce qui fonctionne, sans ignorer ce qui doit changer.
L’histoire des démocraties modernes montre que les appareils de renseignement les plus efficaces sont ceux qui ont réussi à institutionnaliser la transmission du savoir et de la stratégie — au-delà des hommes et des partis. La France en est capable. Elle l’a déjà prouvé. Et les professionnels qui, silencieusement, cartographient les menaces de demain en ce moment même, sont probablement la meilleure garantie que cette capacité perdurera — quel que soit le résultat de l’élection à venir.
C’est finalement rassurant, non ?
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