Sahel et Afrique centrale : recomposition sécuritaire, mutations du JNIM et régimes militaires
Résumé
Depuis 2020, l’Afrique de l’Ouest et centrale connaît une recomposition politique et sécuritaire marquée par une série de coups d’État et par la mutation du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM – Jama’at Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin) en acteur politico-militaire structurant.
Cet article distingue deux modèles de rupture :
- les coups d’État sahéliens, adossés à une crise sécuritaire existentielle et à un repositionnement géopolitique, et
- le coup d’État gabonais, inscrit dans une dynamique de transformation interne du régime.
Il analyse ensuite la stratégie de « gouvernance par le bas » du JNIM et interroge la capacité de l’Alliance des États du Sahel (AES) à répondre à cette menace multidimensionnelle.
L’hypothèse centrale est que la souveraineté sécuritaire proclamée par les juntes reste largement performative tant que la question de la légitimité politique et du contrat social demeure non résolue.
Introduction
Depuis le début des années 2020, une « ceinture de coups d’État » s’est formée du Mali au Gabon, alimentant l’idée d’une contagion putschiste à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest et centrale.
Cette lecture cohérente masque toutefois la diversité des causes, des trajectoires et des effets de ces ruptures sur l’architecture sécuritaire régionale.
Parallèlement, le Sahel est devenu le théâtre d’une transformation profonde des groupes djihadistes, au premier rang desquels le JNIM, qui développe une stratégie de construction d’un ordre politico-social concurrent de l’État.
L’objectif de cet article est triple :
- distinguer les logiques différenciées des coups d’État sahéliens et du coup de palais gabonais ;
- analyser la mutation du JNIM vers une forme de « califat par consentement » ;
- enfin, évaluer la pertinence de la réponse sécuritaire portée par l’AES dans ce contexte de recomposition.
L’argument principal est que la crise actuelle relève moins d’un déficit de puissance militaire que d’un déficit de légitimité étatique.

1. Deux modèles de coups d’État
1.1. Les coups sahéliens : rupture sécuritaire et géopolitique
Les coups d’État au Mali (2020–2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023) s’inscrivent dans une trajectoire marquée par plus d’une décennie de dégradation sécuritaire, d’expansion des groupes djihadistes et d’inefficacité des dispositifs internationaux.
Dans ces contextes, l’incapacité des régimes civils à juguler la violence, malgré la présence de la France (Opération Barkhane) et de la MINUSMA, a nourri un profond ressentiment populaire et un discrédit des élites politiques.
Les juntes ont construit leur légitimité sur un discours souverainiste, combinant promesse de restauration de l’intégrité territoriale, dénonciation de la « tutelle » occidentale et critique des organisations régionales, en particulier la CEDEAO.
La création de l’Alliance des États du Sahel (AES) en 2023 formalise ce repositionnement en proposant une architecture de défense collective et en opérant un pivot assumé vers la Russie, via le recours aux mercenaires de Wagner/Africa Corps.
Cette rupture géopolitique se présente comme une alternative « endogène » à l’ordre sécuritaire libéral antérieur.
1.2. Le coup de palais gabonais : recomposition interne et continuité externe

Le cas gabonais, en août 2023, relève d’une logique différente.
Le renversement d’Ali Bongo par le général Brice Oligui Nguema intervient à l’issue d’un scrutin contesté et met fin à plus d’un demi-siècle de domination d’une même famille sur l’État.
Ce coup d’État n’est ni déclenché par une insurrection djihadiste ni accompagné d’une rhétorique anti-occidentale structurée.
La trajectoire post-putsch aboutit à une transition encadrée : adoption d’une nouvelle Constitution, organisation d’élections et maintien de relations stables avec les partenaires traditionnels (France, États-Unis, CEEAC).^5
Loin d’illustrer une remise en cause radicale de l’ordre international, le cas gabonais renvoie plutôt à une reconfiguration interne d’un régime néo-patrimonial, visant à préserver les alliances externes tout en réajustant les équilibres de pouvoir domestiques.
Cette comparaison invite ainsi à distinguer au moins deux modèles de coups d’État : un modèle sahélien, indissociable de la crise sécuritaire et de la recomposition des alliances, et un modèle gabonais, centré sur la transformation du régime sans rupture géopolitique majeure.
2. Le JNIM : de la violence armée à la gouvernance par le bas

2.1. Une stratégie de « califat par consentement »
Dans ce contexte de fragilisation des États, le JNIM a progressivement abandonné la logique d’une confrontation frontale avec les capitales au profit d’une stratégie d’implantation graduelle dans les espaces ruraux.
L’objectif n’est pas de s’emparer formellement du pouvoir central, mais d’établir un ordre islamique de fait dans les zones où l’État est absent ou discrédité.
Cette stratégie repose sur une offre de gouvernance de substitution : justice rapide et gratuite via des tribunaux inspirés de la charia, sécurisation des axes de circulation contre le banditisme, régulation des marchés locaux et taxation encadrée des activités économiques.
Dans des contextes où la justice étatique est perçue comme lente et corrompue, et où les forces de sécurité sont associées à des abus, cette offre alternative peut apparaître, pour une partie des populations, comme plus efficace et prévisible.
Le JNIM ancre également sa présence par une adaptation fine aux normes sociales locales : usage des langues vernaculaires, mobilisation de registres moraux (justice, honnêteté, protection des faibles) et progression par paliers normatifs, des règles socialement acceptables à une application plus stricte de la charia.
Cette « normalisation progressive » contribue à construire un consentement minimal, voire une adhésion, au nouvel ordre imposé. 🤔
2.2. Asphyxie économique et expansion vers le Golfe de Guinée

Depuis 2025, le JNIM a ajouté une dimension économique explicite à sa stratégie, en menant une campagne de sabotages ciblés contre les convois de carburant et les axes vitaux alimentant Bamako.
Cette « guerre des camions-citernes » vise à paralyser l’économie urbaine, à exacerber le mécontentement social et à démontrer l’incapacité de la junte à sécuriser les flux essentiels.
Parallèlement, le groupe poursuit son expansion vers les pays côtiers du Golfe de Guinée (Bénin, Togo, Côte d’Ivoire), dans une logique de désenclavement stratégique du Sahel.
Cette dynamique est soutenue par une économie de guerre diversifiée : taxation de l’orpaillage artisanal, contrôle du commerce du bétail, contrebande transfrontalière et enlèvements contre rançon.
L’ancrage dans les circuits économiques locaux renforce l’enracinement territorial du JNIM et complexifie toute stratégie de démantèlement purement militaire.
3. L’Alliance des États du Sahel : souveraineté sécuritaire en question

3.1. Genèse et ambitions de l’AES
L’AES se présente comme la matérialisation d’une souveraineté sécuritaire retrouvée, fondée sur une clause de défense mutuelle et sur la volonté de rompre avec les cadres jugés inefficaces ou inféodés à l’Occident (CEDEAO, G5 Sahel, opérations françaises).
Les autorités sahéliennes mettent en avant la constitution d’une force conjointe, la création d’un commandement unifié et la réorientation vers de nouveaux partenariats, notamment russes.
Dans le discours officiel, cette réorganisation traduit une reprise de contrôle stratégique par les États sahéliens, qui entendent définir eux-mêmes leurs priorités et modalités d’action contre les groupes djihadistes.
3.2. Un bilan sécuritaire paradoxal
Les indicateurs disponibles soulignent toutefois un paradoxe marqué : malgré la centralité du registre sécuritaire dans la légitimation des juntes, les niveaux de violence contre les civils continuent d’augmenter au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
Le retrait de la MINUSMA et la fin des opérations françaises (Opération Barkhane – 09 novembre 2022) ont laissé un vide capacitaire que les nouveaux partenaires ne parviennent pas à combler, notamment en termes de renseignement, d’appui aérien et de logistique.
De plus, le recours à des acteurs privés comme Wagner/Africa Corps s’accompagne de pratiques caractérisées par des violations massives des droits humains, qui nourrissent le ressentiment local et alimentent le recrutement des groupes djihadistes.
La stratégie du « tout-militaire » menée par les juntes apparaît ainsi contre-productive face à un adversaire qui conjugue ancrage social, innovation tactique et adaptabilité économique.
Enfin, la crise humanitaire – marquée par plusieurs millions de déplacés internes, la fermeture d’écoles et de centres de santé, et la dépendance accrue à l’aide internationale – érode davantage la légitimité de l’État et accentue l’attractivité des offres alternatives de gouvernance.^15
Conclusion

Un Sahel au bord de la rupture
L’analyse croisée des dynamiques politiques et sécuritaires au Sahel et en Afrique centrale montre qu’il est réducteur de parler d’une simple « contagion des coups d’État ».
En 2025, le Sahel se trouve à un point critique.
L’État malien vacille, étranglé économiquement et militairement dépassé ; le Burkina et le Niger luttent pour contenir la contagion violente ; les pays du Golfe de Guinée redoutent à leur tour une infiltration progressive du djihadisme.
Les 3 millions de déplacés et la fatigue des bailleurs internationaux aggravent une crise humanitaire sans précédent.
La question n’est plus de « reprendre le territoire », mais de reconstruire la légitimité de l’État.
Le succès du JNIM est la conséquence directe de l’échec institutionnel des pouvoirs en place à fournir sécurité, justice et espoir. Sans refondation politique et économique, aucune victoire durable ne sera possible.
En somme, la recomposition du Sahel révèle une lutte entre deux visions du pouvoir : celle d’un État armé mais déserté, et celle d’un ordre insurgé qui, par les marges, redéfinit ce que veut dire gouverner.
Tant que ces dimensions resteront marginales dans les stratégies des régimes sahéliens, le JNIM conservera un avantage structurel dans la compétition pour le contrôle des marges et des imaginaires.
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