Al Mada : Noufissa Kessar, un plafond de verre qui craque (enfin) au cœur du capital marocain

L’Afrique se réveille, et elle a des talons !

Le 16 janvier 2026, un événement a fait plus que bouger une ligne dans un organigramme : Noufissa Kessar a été nommée Présidente-Directrice Générale d’Al Mada, avec effet immédiat, par le conseil d’administration du groupe.
Et oui, c’est une première : la première femme à diriger Al Mada, ce mastodonte souvent présenté dans la presse comme la “holding royale” marocaine — héritier de la SNI — et l’un des instruments majeurs de l’investissement marocain, notamment sur le continent africain.

La nomination intervient dans un contexte lourd : le décès de Hassan Ouriaghli, PDG d’Al Mada, survenu le 10 janvier 2026 à Paris.


Le communiqué relayé par plusieurs médias insiste sur l’hommage rendu à son “leadership” et à ses “nombreuses réalisations”, ainsi que sur la “profonde émotion” partagée avec les équipes.

Mais l’histoire importante, aujourd’hui, ce n’est pas la nostalgie. C’est le signal.


Pourquoi c’est géopolitique (et pas seulement “RH”) ?

On se trompe quand on réduit Al Mada à une affaire de business local. Ce groupe est un outil d’influence : investir, c’est choisir des secteurs, des partenaires, des pays, des chaînes de valeur. En clair : c’est faire de la géopolitique par le capital.

Une partie de la presse économique marocaine décrit Al Mada comme un acteur de capital-investissement à vocation panafricaine, issu de la transformation de l’ancienne SNI (Société Nationale d’Investissement).

Et quand Le360 évoque, parmi les axes stratégiques, des paris sur des “secteurs d’avenir” (jusqu’à mentionner l’hydrogène vert et l’expansion africaine), il rappelle une réalité : au XXIe siècle, la puissance se joue aussi sur l’énergie, l’industrie et le financement de la transition.

Donc non : ce n’est pas “juste” une femme nommée. C’est une femme nommée à un poste qui pèse.


Le profil Kessar : la technicienne qui connaît la machine de l’intérieur

Ce que les annonces officielles et articles s’accordent à dire, c’est que Noufissa Kessar n’arrive pas de nulle part : elle est un pur produit de l’écosystème.

Plusieurs médias indiquent qu’elle est diplômée de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), qu’elle a travaillé au sein d’Attijariwafa bank, et qu’elle a notamment participé à la création d’Attijari Finances Corp, avant de rejoindre le holding où elle a occupé des fonctions de direction, dont directrice générale adjointe, et siège dans des conseils de filiales.

Traduction simple : on est loin du “symbole creux”. C’est un profil de continuité et de connaissance interne — ce que la communication du groupe met d’ailleurs en avant en parlant de continuité, d’innovation et d’excellence opérationnelle.


Très bien. Mais soyons tranchants : une femme au sommet ne suffit pas

Soyons heureux — et soyons exigeants.

Parce que l’Afrique (et pas seulement l’Afrique) a un vieux réflexe : applaudir une femme exceptionnelle… tout en laissant la majorité des femmes se débrouiller avec :

  • des plafonds de verre,
  • des réseaux masculins fermés,
  • des procès en “dureté” dès qu’elles décident,
  • des procès en “faiblesse” dès qu’elles concertent.

Ce que cette nomination met au défi, c’est une croyance toxique : celle selon laquelle les postes de pouvoir seraient un terrain “naturel” pour les hommes, et une tolérance “accordée” aux femmes quand elles sont deux fois plus compétentes.

Non. Le pouvoir n’est pas un attribut biologique. C’est un rapport de force, une organisation, une culture — et donc quelque chose qui se change.

Alors oui, cette nomination est une bombe. Une bombe de bon sens. Une bombe qui fait exploser des décennies de préjugés. Et ça fait du bien.

Le bonheur de cette nomination est un point de non-retour. Quand une femme arabe et africaine de 59 ans prend les commandes d’un tel empire, elle envoie un signal à des millions de filles à Bamako, à Nairobi, à Conakry :

« Votre place n’est pas au bout de la file, mais au bout de la table de décision. »


Le vrai test : que fera le système après cette première ?

La question, maintenant, est presque plus importante que la nomination elle-même : est-ce que cette première ouvre une série, ou est-ce qu’elle sert d’alibi ?

Si Al Mada (et plus largement les grandes institutions économiques africaines) veut transformer l’essai, il faudra que cette “première femme” ne soit pas un trophée, mais un début :

  • plus de femmes dans les comités exécutifs,
  • plus de femmes dans les filières finance/industrie/énergie,
  • plus de promotions internes féminines vers le top management,
  • des critères transparents, des viviers, des mentors, des réseaux… bref, de la structure.

Sinon, on restera dans le storytelling : une femme au sommet, et tout le monde en bas qui rame.


Messieurs : une question (qui pique un peu) — et une note d’espoir

Alors, messieurs, question simple : si une femme peut piloter un des centres de gravité du capital marocain, qu’est-ce qui vous gêne vraiment — sa compétence… ou le fait qu’elle n’ait plus besoin de votre validation ?

Le futur est déjà là. Il est juste féminin. Et il est meilleur.

Et si, pour une fois, on prenait cette nomination comme une bonne nouvelle contagieuse : une preuve que l’Afrique peut accélérer, se moderniser, et faire tomber les réflexes patriarcaux sans s’excuser. L’avenir n’a aucune raison d’être masculin — il a juste besoin d’être compétent.

Alors, bravo Madame Noufissa Kessar. Bravo au Maroc d’avoir osé. Et bravo à toutes celles qui, demain, n’auront plus à se faire autoriser à réussir.

Et vous messieurs, êtes-vous prêts à voir les femmes diriger “normalement” — et pas “exceptionnellement” — en Afrique, pour le meilleur ? 😉


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