
Le 8 janvier 2026, Emmanuel Macron annonçait le refus de la France de signer l’accord commercial entre l’Union européenne et les pays du Mercosur.
Présentée comme un acte de souveraineté et de protection des agriculteurs, cette décision masque en réalité un recul stratégique aux conséquences profondes.
Derrière ce « non » solennel se cache un constat alarmant : la France préfère désormais le confort de l’opposition spectaculaire à la difficulté de la construction collective.
A / Un isolement prévisible
Dans les couloirs de Bruxelles, l’annonce française n’a surpris personne. Depuis des mois, la diplomatie française tentait de constituer une minorité de blocage, sans succès.

L’Italie, pivot critique, avait officialisé son soutien deux jours plus tôt.
L’Allemagne et l’Espagne, moteurs historiques du projet, n’ont jamais vacillé.
Résultat : 26 États pour, 1 contre (la France), 1 abstention (l’Autriche).
Les chiffres sont éloquents. Pour bloquer un accord commercial dans l’UE, il faut réunir au moins quatre pays représentant plus de 35% de la population.
La France, avec ses 13%, ne pouvait rien seule. Son échec à former une coalition n’est pas un accident diplomatique, mais le symptôme d’une perte d’influence progressive.
B / L’accord que la France avait pourtant façonné
Le plus ironique dans cette affaire ? L’accord de 2024 n’était plus celui de 2019.
Sous la pression… de la France elle-même, le texte avait été substantiellement réécrit. Les quotas de bœuf étaient réduits de moitié (99 000 tonnes au lieu de 200 000), des garanties strictes sur la déforestation avaient été incluses, et la traçabilité complète était devenue obligatoire.
Paris obtenait donc des concessions majeures, puis refusait l’accord qu’il avait contribué à façonner.
Cette incohérence est perçue à Bruxelles comme de la mauvaise foi ou de la faiblesse, deux qualificatifs qui entament durablement le crédit diplomatique français.
C / Les conséquences en chaîne
- Pour l’Europe : L’accord sera signé sans la France. Les entreprises allemandes, italiennes et espagnoles bénéficieront de l’ouverture des marchés publics du Mercosur (260 millions de consommateurs). Les normes environnementales européennes, que Paris prétendait défendre, ne seront pas ancrées dans la relation commerciale. L’UE perd une bataille d’influence au profit de la Chine et des États-Unis.
- Pour la France : Les secteurs où elle excelle – énergie (Vinci, EDF), transport (Alstom, Airbus), luxe (LVMH) – perdent un avantage compétitif crucial. Pire encore : les importations françaises de bœuf brésilien ont augmenté de 17% en 2025 hors accord, via les quotas existants, sans aucune des garanties négociées dans le traité Mercosur.
- Pour les agriculteurs : Ils obtiennent une protection temporaire sur un marché qui n’était pas la principale menace. La vraie concurrence vient de l’intérieur du marché unique (productions intensives allemandes, polonaises, néerlandaises) et des accords déjà signés (Canada, Japon). Ces accords-là, la France les a approuvés.

D / Le vrai problème : l’absence de doctrine
Derrière cet épisode se cache une réalité plus inquiétante : la France n’a plus de doctrine de politique commerciale. Elle réagit aux pressions du moment :
- Protectionniste quand les agriculteurs manifestent
- Libre-échangiste quand ses industriels poussent
- Vertueuse quand l’opinion s’émeut pour l’Amazonie
Comparez avec la clarté allemande (« l’export est notre modèle ») ou italienne (« ouvrir des marchés pour nos PME »). Cette inconstance a un prix.
Un diplomate nordique confie sous couvert d’anonymat : « On négocie des mois avec eux, ils obtiennent des concessions, et au final, ils votent contre leur propre compromis. Comment construire quoi que ce soit avec un tel partenaire ? »
E / Le coût géopolitique
Le message envoyé à Brasilia, Buenos Aires et Montevideo est catastrophique : « L’Europe n’est pas un partenaire fiable. »
La Chine va combler le vide, sans les conditionnalités environnementales que l’UE tentait d’inscrire. Les États-Unis proposeront un modèle alternatif, moins exigeant.
Nous assistons à un renversement historique.
Dans les années 80, François Mitterrand avait sacrifié une politique économique de relance sur l’autel de la construction européenne.
Aujourd’hui, Emmanuel Macron sacrifie la construction d’une Europe géopolitique sur l’autel de la survie politique immédiate.
F / La leçon à retenir
La vraie souveraineté au XXIe siècle n’est pas la capacité à dire « non » seul.
C’est la capacité à peser sur les règles du jeu, à former des coalitions, à projeter ses normes. En croyant affirmer sa souveraineté par un refus spectaculaire, la France vient de démontrer son impuissance à construire.
Le premier devoir d’une puissance moyenne est de connaître ses limites.
Le second est de les dépasser par l’alliance et la cohérence.
La France, en violant le second, voit sa crédibilité et son influence s’éroder un peu plus. Dans un monde qui se réorganise en blocs, l’isolement n’est pas une position de force. C’est une maladie.
Cet article est un condensé de mon analyse complète « Le Vertige du Déclin : Comment la France a choisi de sortir du jeu », que je viens de publier dans ma newsletter.
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