Introduction : La fin du Haut-Karabakh arménien, un exode et un territoire perdu

En septembre 2023, le Caucase du Sud a été le théâtre d’un bouleversement historique.

En à peine vingt-quatre heures, une offensive militaire éclair menée par l’Azerbaïdjan a mis un terme à plus de trois décennies d’existence de la République autoproclamée d’Artsakh (Haut-Karabakh).

Cet événement a non seulement scellé le sort d’un des plus anciens conflits post-soviétiques, mais a surtout déclenché une tragédie humaine aux proportions dramatiques.

La république séparatiste, qui avait proclamé son indépendance en 1991, a annoncé sa dissolution officielle au 1er janvier 2024, tournant une page sanglante de l’histoire régionale«  » »

Ce dénouement militaire a été précédé par neuf mois d’un blocus impitoyable du corridor de Latchine, unique voie terrestre reliant le Haut-Karabakh à l’Arménie.

Ce siège, qualifié de « prison à ciel ouvert » par des observateurs, a plongé les quelque 120 000 habitants arméniens dans une crise humanitaire aiguë, marquée par de graves pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant. 

Épuisés, affamés et terrifiés par l’avancée des troupes azerbaïdjanaises, plus de 100 000 Arméniens, soit la quasi-totalité de la population restante, ont fui leur terre ancestrale en l’espace de quelques jours, dans un exode massif et chaotique vers l’Arménie.

Source des données : Rapports du gouvernement arménien, compilés par Wikipedia et agences de presse.

La rapidité et l’ampleur de ce déplacement forcé ont conduit de nombreux experts juridiques et organisations de défense des droits humains à parler de « nettoyage ethnique ».

Luis Moreno Ocampo, premier procureur de la Cour pénale internationale (CPI), avait alerté dès août 2023 que le blocus constituait une violation de la Convention sur le génocide, en « infligeant délibérément au groupe des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique ».

Après l’offensive, il a réitéré ses accusations, qualifiant l’exode de crime contre l’humanité et de génocide par déplacement forcé.

Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a lui-même dénoncé « un acte de nettoyage ethnique contre lequel nous avions mis en garde la communauté internationale« . 

« Pourquoi, en septembre 2023, plus de 100 000 Arméniens de souche, dont 30 000 enfants, ont-ils fui en quelques jours leur terre ancestrale à l’approche de l’armée azerbaïdjanaise ? […] Pourquoi tant de personnes, que l’Azerbaïdjan prétend être ses propres citoyens, ont-elles désespérément fui pour sauver leur vie ? »
— Sean Murphy, représentant de l’Arménie devant la Cour internationale de Justice (CIJ), avril 2024.

Au-delà du drame humain, la disparition de la présence arménienne millénaire au Haut-Karabakh a profondément reconfiguré l’équilibre des forces dans le Caucase du Sud.

Elle a laissé l’Arménie face à une crise humanitaire sans précédent et à une vulnérabilité stratégique accrue, tout en consacrant la victoire de l’axe turco-azerbaïdjanais et en redessinant les alliances et les rivalités des puissances régionales et mondiales.

Analyse : Une crise humanitaire et des conséquences géopolitiques majeures

La crise des réfugiés et l’effacement d’un héritage

L’arrivée massive de plus de 100 000 réfugiés en moins de deux semaines a placé l’Arménie, un pays de seulement 2,9 millions d’habitants, devant un défi humanitaire colossal.

Le gouvernement, avec l’aide de la société civile et de milliers de bénévoles, a organisé des points d’accueil pour fournir les premiers soins, de la nourriture et un enregistrement. 

Fait notable, cet afflux a été géré sans la création de camps de tentes, grâce à une mobilisation nationale et à l’accueil chez l’habitant.

Cependant, les défis à long terme sont immenses. Les réfugiés, traumatisés par des mois de blocus et par la guerre, font face à des difficultés pour trouver un logement stable, un emploi, et luttent contre un profond sentiment de déracinement et d’incertitude.

L’aide internationale, bien que présente (l’UE a alloué plus de 38 millions d’euros depuis 2020, et la France 11 millions d’euros en urgence), reste insuffisante pour assurer une intégration durable

Parallèlement à la crise humaine, une autre tragédie se déroule, plus silencieuse : l’effacement systématique du patrimoine culturel et religieux arménien.

Des églises et monastères séculaires, des milliers de « khatchkars » (croix de pierre sculptées) et des cimetières historiques sont menacés.

Des rapports crédibles et des images satellites font état de destructions délibérées, comme le rasage du centre historique de Stepanakert en octobre 2024.

Le Parlement européen a dénoncé à plusieurs reprises une « destruction organisée » et une politique visant à « effacer et nier le patrimoine culturel arménien ».

Malgré les ordonnances de la CIJ demandant à Bakou de protéger ce patrimoine, l’Azerbaïdjan continue de bloquer l’envoi d’une mission d’experts de l’UNESCO, demandée depuis 2020

Enfin, le sort des prisonniers ajoute une dimension poignante à la crise.

Après l’offensive, l’Azerbaïdjan a arrêté une grande partie de l’élite politique et militaire du Haut-Karabakh, dont trois anciens présidents et le philanthrope Ruben Vardanyan.

Qualifiés de « prisonniers politiques » par Erevan et de nombreuses ONG, ils sont détenus à Bakou dans des conditions jugées arbitraires et inhumaines, faisant l’objet de procès que l’Arménie et des observateurs internationaux qualifient de simulacres.

Leur libération reste une condition essentielle, mais non satisfaite, dans les fragiles négociations de paix

Points Clés : La crise post-exode

  • Crise humanitaire : Plus de 100 000 réfugiés à intégrer en Arménie, créant une pression immense sur les ressources sociales, économiques et psychologiques du pays.
  • Effacement culturel : Destruction systématique du patrimoine arménien (églises, cimetières) qualifiée de « nettoyage culturel » par des observateurs internationaux.
  • Prisonniers politiques : Détention de l’ancienne élite du Haut-Karabakh par Bakou, un obstacle majeur à la réconciliation et à un accord de paix durable.

Le grand jeu des puissances régionales reconfiguré

La chute du Haut-Karabakh a agi comme un catalyseur, accélérant une reconfiguration profonde des alliances et des rapports de force dans le Caucase du Sud.

L’échiquier géopolitique est aujourd’hui méconnaissable par rapport à celui qui prévalait avant 2020

Le recul de la Russie, l’allié défaillant

La Russie, historiquement l’arbitre de la région et l’allié sécuritaire de l’Arménie au sein de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), est la grande perdante en termes d’influence.

L’incapacité ou le refus de ses 2 000 soldats de maintien de la paix d’empêcher le blocus puis l’offensive de 2023 a été vécu à Erevan comme une trahison. 

***Absorbée par sa guerre en Ukraine, Moscou a laissé le champ libre à l’Azerbaïdjan, considérant peut-être, comme l’analyse le think tank CSS de l’ETH Zurich, la défaite arménienne comme une « punition » pour le virage pro-occidental du Premier ministre Nikol Pachinian.

Cette défaillance a provoqué un dommage « irréparable » à la relation Erevan-Moscou et a poussé l’Arménie à geler sa participation à l’OTSC, à se tourner vers l’Occident pour diversifier ses partenariats de sécurité, et à assister au retrait complet des troupes russes du Haut-Karabakh en juin 2024. 

L’axe turco-azerbaïdjanais, grand vainqueur

La victoire de Bakou est indissociable du soutien indéfectible d’Ankara. 🇹🇷

Dès la guerre de 2020, l’implication de la Turquie a été décisive, notamment à travers la fourniture de drones armés Bayraktar TB2 qui ont anéanti les défenses arméniennes.

Ce succès militaire a renforcé l’Azerbaïdjan et a considérablement accru l’influence de la Turquie dans le Caucase, réalisant une partie de son ambition de créer une continuité territoriale et culturelle avec le monde turcophone d’Asie centrale.

Le projet du « corridor de Zangezour », une route terrestre qui traverserait le sud de l’Arménie pour relier l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan (et donc à la Turquie), est la pièce maîtresse de cette nouvelle architecture régionale. Pour Ankara et Bakou, ce corridor est un gain géopolitique et économique majeur, redessinant les routes commerciales de l’Eurasie

Source : Analyse des relations diplomatiques et militaires post-2023.

L’impuissance relative de l’Occident

Face à ces événements, la réaction occidentale est apparue divisée et limitée.

L’Union européenne s’est retrouvée prise dans un dilemme stratégique.

D’un côté, elle a condamné l’offensive azerbaïdjanaise et a déployé une mission d’observation civile en Arménie (EUMA).

De l’autre, sa quête de diversification énergétique pour réduire sa dépendance au gaz russe l’a conduite à signer des accords avec Bakou, visant à doubler les importations de gaz azerbaïdjanais d’ici 2027.

Cette dépendance a été critiquée comme ayant « sacrifié la diplomatie européenne sur l’autel du gaz », affaiblissant sa position de médiateur.

Source : Déclarations officielles de l’UE et de l’Azerbaïdjan, BPI France.

La France se distingue par un soutien plus affirmé à l’Arménie, incluant la livraison d’équipements militaires défensifs, une première pour un pays de l’OTAN.

Le président Macron a exhorté l’Azerbaïdjan à « respecter l’intégrité territoriale de l’Arménie sans aucune ambiguïté ».

Cependant, ce soutien reste modeste face au déséquilibre militaire massif entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Les États-Unis, quant à eux, se sont davantage impliqués dans les négociations de paix, cherchant à stabiliser la région pour contrer l’influence russe et iranienne, comme en témoigne l’accord de paix « historique » annoncé sous l’égide du président Trump en août 2025, bien que sa mise en œuvre reste complexe. 

Source des données : Statista, SIPRI. Données pour 2023-2025 basées sur les budgets annoncés.

Les inquiétudes de l’Iran

L’Iran, voisin méridional, observe ces développements avec une profonde inquiétude.

Téhéran s’oppose fermement au corridor de Zangezour, qui non seulement le contournerait économiquement, mais surtout couperait sa frontière directe avec l’Arménie.

Cette frontière est perçue par l’Iran comme une « ligne rouge » et une route vitale vers le nord et l’Europe, contournant la Turquie et l’Azerbaïdjan. 

La perte de cette connexion isolerait davantage l’Iran et renforcerait son rival régional, la Turquie.

Cette opposition crée une nouvelle ligne de tension, où l’Iran se retrouve objectivement aligné avec les intérêts de l’Arménie pour préserver le statu quo frontalier. 

Conclusion : Une paix fragile sous haute tension et des menaces persistantes

Aujourd’hui, la question des Arméniens du Haut-Karabakh est devenue celle de réfugiés déracinés, dont la terre ancestrale est vidée de sa population et de son patrimoine.

L’équilibre géopolitique régional a été brutalement renversé en faveur de l’axe Bakou-Ankara, laissant une Arménie isolée et vulnérable, cherchant de nouveaux appuis à l’Ouest.

Bien que des négociations pour un traité de paix global se poursuivent, des obstacles majeurs demeurent.

Comme l’analyse Gaïdz Minassian, chercheur associé au CERI, « le chemin vers la paix inclusive et durable dans le Caucase du Sud est encore long ».

Le principal point de friction reste le statut du corridor de Zangezour !!!

Bakou l’exige comme un droit découlant de sa victoire, tandis qu’Erevan refuse toute solution qui porterait atteinte à sa souveraineté territoriale, craignant de devenir un simple territoire de transit contrôlé par ses voisins.

« L’action de force azerbaïdjanaise crée un précédent dangereux de « résolution autoritaire » des conflits, qui entame la crédibilité des démocraties libérales dans leurs efforts de résolution pacifique des conflits. »
— Stefan Meister, DGAP, cité par l’Institut Montaigne.

La crainte existentielle de l’Arménie est que l’Azerbaïdjan, fort de sa supériorité militaire écrasante et profitant d’un contexte international où les puissances sont soit distraites (Russie, UE), soit complaisantes, soit impuissantes, soit liées par des intérêts énergétiques, soit tenté de « pousser son avantage ».

La rhétorique de Bakou sur un « Azerbaïdjan occidental » (faisant référence au territoire arménien) alimente la peur d’une nouvelle agression visant à obtenir ce corridor par la force.

Dans cette poudrière, la paix signée sur le papier semble une perspective lointaine, et la stabilité du Caucase du Sud reste suspendue à un fil ténu. 

À suivre avec grand intérêt… 🤫

Laisser un commentaire

Tendances