Introduction : Une Artère Vitale Devenue Poudrière Stratégique

La mer de Chine méridionale, vaste étendue maritime semi-fermée, est bien plus qu’un simple espace géographique.

C’est le cœur battant du commerce mondial, une artère vitale par laquelle transite près d’un tiers du fret maritime planétaire, soit l’équivalent de 3 500 milliards de dollars de marchandises chaque année.

Ce carrefour stratégique, qui relie l’océan Pacifique à l’océan Indien, est essentiel à la survie économique des géants industriels d’Asie de l’Est et à la fluidité des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Pourtant, sous cette surface d’échanges effrénés, gronde une tension géopolitique qui en fait l’un des points chauds les plus scrutés et potentiellement explosifs du XXIe siècle. 

Le conflit est une mosaïque complexe de revendications territoriales qui se chevauchent, où six parties — la Chine, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Brunei et Taïwan — se disputent la souveraineté sur des centaines d’îles, d’;îlots, de récifs et de hauts-fonds, principalement dans les archipels des Paracels et des Spratleys.

Ce qui était autrefois un différend régional latent a été transformé en une confrontation à l’échelle mondiale par l’affirmation de puissance de plus en plus décomplexée de la Chine.

Pékin revendique une souveraineté « historique » sur près de 90 % de cette mer, une position qui heurte de front le droit international et les intérêts de ses voisins, ainsi que ceux des puissances mondiales, au premier rang desquelles les États-Unis, qui se posent en garants de la liberté de navigation.

Cet article se propose de décortiquer les multiples facettes de cette poudrière stratégique.

Nous explorerons d’abord les racines historiques et juridiques du conflit, en opposant les récits nationaux aux principes du droit international.

Nous analyserons ensuite les enjeux colossaux — économiques, énergétiques et halieutiques — qui attisent les convoitises.

Puis, nous détaillerons les stratégies de confrontation, notamment la politique du fait accompli menée par la Chine à travers la militarisation d’îles artificielles et ses tactiques de « zone grise ».

Enfin, nous examinerons comment ce conflit redessine les alliances régionales et alimente la rivalité sino-américaine, façonnant l’avenir de la sécurité en Asie-Pacifique.

Carte 1 : Revendications en Mer de Chine Méridionale

Cette carte illustre la complexité des revendications territoriales. Elle met en évidence la « ligne en neuf traits » (récemment étendue à dix) de la Chine, qui englobe environ 90% de la mer, et son chevauchement avec les Zones Économiques Exclusives (ZEE) revendiquées par le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Brunei et Taïwan, conformément à la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM).

Les Racines du Conflit : Entre Droit International et Récits Historiques

La confrontation en mer de Chine méridionale est avant tout un choc entre deux logiques irréconciliables : celle des « droits historiques » invoqués par la Chine et celle du droit international moderne, codifié par la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM). Comprendre cette dichotomie est essentiel pour saisir la profondeur du différend.

La « Ligne en Neuf Traits » chinoise : un fondement historique contesté

Au cœur de la position chinoise se trouve la fameuse « ligne en neuf traits » (九段线, Jiǔduàn xiàn), un tracé en forme de U qui englobe la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale.

Cette ligne est apparue pour la première fois sur une carte publiée par le gouvernement nationaliste du Guomindang en 1947, avec alors onze traits.

Après l’arrivée au pouvoir du Parti communiste en 1949, la ligne fut reprise, puis amendée en 1952 pour en retirer deux traits dans le golfe du Tonkin, donnant naissance à la version à neuf traits.

Plus récemment, en 2013, une nouvelle carte officielle a ajouté un dixième trait à l’est de Taïwan, renforçant l’idée que l’île fait partie intégrante des ambitions maritimes de Pékin.

Pour la Chine, cette ligne matérialise des « droits historiques » ancestraux. ❗️

Le discours officiel soutient que les marins chinois ont découvert, nommé et exploité les îles de cette mer « depuis les temps anciens », certains récits remontant jusqu’à la dynastie Yuan au XIIe siècle.

Le président Xi Jinping a résumé cette position de manière intransigeante : 

« Nous n’abandonnerons pas un pouce du territoire qu’ont laissé nos ancêtres ».

Cependant, ce récit est largement contesté. Des historiens et juristes soulignent que si des pêcheurs de toute la région ont utilisé ces eaux, il n’existe aucune preuve d’un exercice continu et exclusif de souveraineté par la Chine avant le XXe siècle.

De plus, Pékin a toujours maintenu une ambiguïté délibérée sur la nature juridique de cette ligne : s’agit-il d’une frontière maritime, d’une revendication sur les îles qu’elle contient, ou d’une revendication sur les eaux elles-mêmes ?

Cette incertitude est un outil stratégique, mais elle est aussi la principale source de friction avec le droit international.

Le Droit de la Mer (CNUDM) comme référence internationale

Face au récit historique chinois se dresse le cadre juridique quasi-universel de la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM), signée en 1982 à Montego Bay et ratifiée par la Chine en 1996.

Cette convention ne reconnaît pas la notion de « droits historiques » sur de vastes étendues maritimes. Elle établit au contraire un régime clair basé sur la géographie terrestre :

  • Les Eaux Territoriales : une bande de 12 milles marins (environ 22 km) à partir des côtes, où l’État côtier exerce sa pleine souveraineté.
  • La Zone Économique Exclusive (ZEE) : une zone s’étendant jusqu’à 200 milles marins (environ 370 km) des côtes, où l’État côtier dispose de droits souverains pour l’exploration et l’exploitation des ressources naturelles (pêche, hydrocarbures).
  • Le Plateau Continental : le prolongement naturel du territoire terrestre sous la mer, qui peut s’étendre au-delà de la ZEE.

La CNUDM précise également, dans son article 121, que seuls les territoires définis comme des « îles » (formations naturelles capables d’entretenir une vie humaine ou une activité économique propre) peuvent générer une ZEE et un plateau continental.

Les « rochers », qui ne remplissent pas ces conditions, ne donnent droit qu’à des eaux territoriales de 12 milles. C’est sur cette base que les pays riverains fondent leurs revendications, en opposition directe avec la ligne chinoise. 

Les revendications des autres États riverains

Chaque État riverain s’appuie sur une combinaison d’arguments historiques et juridiques, conformes à la CNUDM, pour contrer les prétentions chinoises.

Le Vietnam : Hanoï revendique la totalité des archipels des Paracels (Hoàng Sa) et des Spratleys (Trường Sa). Ses arguments reposent sur des preuves d’administration continue depuis la période pré-coloniale, consolidées sous l’administration coloniale française, ainsi que sur la proximité géographique.

Le Vietnam est l’un des opposants les plus virulents à la Chine, et les deux pays ont eu des affrontements militaires sanglants, notamment en 1974 (Paracels) et en 1988 près du récif de Johnson South

Les Philippines : Manille base ses revendications sur la proximité géographique et le principe de la ZEE. Elle revendique une partie des Spratleys, qu’elle nomme Kalayaan, ainsi que le récif de Scarborough (Bajo de Masinloc), situé à seulement 120 milles marins de ses côtes.

Les Philippines ont été le premier pays à contester juridiquement la ligne en neuf traits devant un tribunal international.

La Malaisie et Brunei : Leurs revendications sont plus limitées et se concentrent sur la partie sud des Spratleys. Elles sont principalement fondées sur le principe du plateau continental, arguant que les formations revendiquées sont le prolongement naturel de leur territoire. Brunei, par exemple, revendique le récif Louisa.

La Malaisie, tout en étant un partenaire économique majeur de la Chine, adopte une posture plus modérée mais subit des incursions chinoises régulières dans sa ZEE. 

Taïwan : La position de Taipei est complexe. Ses revendications, héritées du gouvernement nationaliste, sont presque identiques à celles de Pékin et se basent sur la même carte historique.

Taïwan occupe Itu Aba (Taiping), la plus grande île naturelle des Spratleys, ce qui lui confère une position stratégique. Elle apparaît ainsi à la fois comme un acteur menacé par la Chine et comme un revendicateur agressif aux yeux des autres pays d’Asie du Sud-Est. 

Points Clés : Les Fondements du Conflit

  • Deux logiques opposées : Les « droits historiques » de la Chine contre le droit international (CNUDM) basé sur la géographie.
  • La « Ligne en Neuf Traits » : Revendication chinoise ambiguë et expansive, sans fondement juridique reconnu internationalement.
  • La CNUDM : Le cadre de référence pour les autres États, qui revendiquent des ZEE et des plateaux continentaux basés sur leurs côtes.
  • Revendications multiples : Chaque pays riverain a ses propres arguments, créant un enchevêtrement de différends bilatéraux et multilatéraux.

Un Carrefour aux Enjeux Colossaux : Économie, Stratégie et Ressources

Au-delà des querelles de souveraineté, l’;intensité des tensions en mer de Chine méridionale s’explique par la convergence d’enjeux économiques, énergétiques et stratégiques d’une ampleur considérable. Le contrôle de cette zone est perçu comme un levier de puissance majeur pour le XXIe siècle.

L’artère économique et énergétique du monde

La mer de Chine méridionale est avant tout une autoroute maritime mondiale. Son importance est difficile à surestimer.

Environ 30 % du commerce maritime mondial et la moitié du tonnage maritime mondial transitent par ses eaux chaque année.

Le trafic y est trois fois plus important que celui du canal de Suez et cinq fois plus que celui du canal de Panama.

Cette voie est vitale pour les économies d’Asie de l’Est : 80 % des importations d’hydrocarbures de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud passent par le détroit de Malacca et la mer de Chine méridionale.

Pour la Chine, devenue « l’atelier du monde », cette route représente une fenêtre de vulnérabilité stratégique majeure, car toute perturbation pourrait paralyser son économie. 

Source: Données compilées de LeLivreScolaire.fr et Wikipedia.

Une manne de ressources convoitée et menacée

Le sous-sol et les eaux de la mer de Chine méridionale recèlent des richesses qui exacerbent les appétits. 

Hydrocarbures : un trésor énergétique incertain mais stratégique

Les estimations sur les réserves de pétrole et de gaz varient considérablement, ce qui alimente à la fois les spéculations et les tensions.

L’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) estime les réserves prouvées et probables à 11 milliards de barils de pétrole et 5 400 milliards de mètres cubes de gaz naturel.

Cependant, les estimations chinoises sont beaucoup plus optimistes, la CNOOC (Chinese National Offshore Oil Company) ayant évoqué jusqu’à 125 milliards de barils de pétrole.

Bien que l’exploitation en haute mer soit coûteuse et complexe, la dépendance énergétique croissante des pays de la région rend ces ressources hautement stratégiques.

Des découvertes récentes, comme celle annoncée par CNOOC en mars 2025 d’un champ pétrolifère de plus de 100 millions de tonnes, ne font qu’attiser les convoitises et la volonté de chaque État de sécuriser l’accès aux zones potentiellement riches. 

Ressources halieutiques : sécurité alimentaire et désastre écologique

La mer de Chine méridionale est l’une des zones de pêche les plus productives au monde, représentant environ 12 % des prises mondiales.

Ces ressources sont cruciales pour la sécurité alimentaire de centaines de millions de personnes dans la région.

Cependant, cette manne est gravement menacée. La surpêche, pratiquée de manière industrielle notamment par l’immense flotte chinoise, et l’utilisation de méthodes destructrices (pêche à la dynamite, au cyanure) ont conduit à un effondrement des stocks.

Des études prévoient que près de 50 % des espèces commerciales pourraient disparaître d’ici 2040 si les tendances actuelles se poursuivent. La compétition pour des ressources de plus en plus rares est une source constante d’incidents entre les pêcheurs des différents pays.

L’impératif stratégique et militaire

Pour les grandes puissances, le contrôle de la mer de Chine méridionale est un impératif militaire qui dépasse largement les seuls enjeux économiques.

Pour la Chine, il s’agit de transformer cet espace en un « bastion » stratégique. L’objectif est double.

D’une part, sanctuariser ses approches maritimes et protéger sa flotte de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) basée sur l’île de Hainan, qui constitue le cœur de sa dissuasion nucléaire.

D’autre part, mettre en place une stratégie d’interdiction d’accès et de déni de zone (A2/AD) visant à repousser la marine américaine le plus loin possible de ses côtes et à briser ce que Pékin perçoit comme une stratégie d’ »encerclement » menée par Washington et ses alliés.

Le contrôle de la mer de Chine méridionale est une étape indispensable pour projeter sa puissance dans le Pacifique et au-delà. 🤔

Pour les États-Unis et leurs alliés, l’enjeu principal est la défense du principe de « liberté de navigation » (FONOPs), pierre angulaire du droit maritime international et du commerce mondial.

En contestant les revendications excessives de la Chine, Washington cherche à préserver un ordre international fondé sur le droit, et non sur le rapport de force.

Il s’agit également de maintenir la crédibilité de ses alliances de défense, notamment le traité de défense mutuelle de 1951 avec les Philippines, et de rassurer ses partenaires régionaux face à la pression chinoise. La présence militaire américaine dans la région est ainsi présentée comme un facteur de stabilité face à une puissance révisionniste.

La Stratégie du Fait Accompli et la Guerre de la « Zone Grise »

Face à la complexité juridique et à l’opposition internationale, la Chine a adopté une stratégie pragmatique et agressive visant à modifier le statu quo sur le terrain par la force, sans toutefois déclencher un conflit armé ouvert.

Cette approche combine la création de faits accomplis physiques et le recours à des tactiques de coercition relevant de la « zone grise ».

La « Grande Muraille de Sable » : militariser pour territorialiser

À partir de 2014, le monde a assisté à une opération d’ingénierie sans précédent, surnommée la « Grande Muraille de Sable ».

La Chine a entrepris de remblayer massivement plusieurs récifs et atolls qu’elle contrôle dans les Spratleys, les transformant en véritables îles artificielles.

Des récifs auparavant submergés à marée haute, comme Fiery Cross, Subi et Mischief Reef, sont devenus des bases militarisées de plusieurs kilomètres carrés. Au total, la Chine a créé plus de 13,5 km² de nouvelles terres.

Ces îles ne sont pas de simples avant-postes. Elles ont été équipées d’infrastructures à double usage, civil et militaire :

  • Pistes d’atterrissage de 3 000 mètres, capables d’accueillir tous types d’avions militaires, y compris des bombardiers stratégiques H-6K pouvant emporter des charges nucléaires.
  • Infrastructures portuaires pouvant abriter des navires de guerre de gros tonnage.
  • Déploiement de radars à haute fréquence, de batteries de missiles antiaériens (comme le HQ-9 sur Woody Island dans les Paracels) et de systèmes de brouillage.

Cette stratégie du fait accompli vise un double objectif : d’une part, créer les conditions d’une « occupation humaine permanente » pour tenter de renforcer ses revendications juridiques, et d’autre part, étendre considérablement sa portée militaire et ses capacités de surveillance (A2/AD) au cœur de l’Asie du Sud-Est.

Cette poldérisation a eu un coût environnemental catastrophique, causant des dommages graves et irréparables aux écosystèmes coralliens, comme l’a souligné le tribunal arbitral de 2016.

Les tactiques de la « Zone Grise » : la coercition sans la guerre

Parallèlement à la militarisation, la Chine excelle dans l’art de la « zone grise » : des actions hostiles et coercitives menées délibérément sous le seuil d’un conflit armé, rendant une réponse militaire conventionnelle difficile et risquée pour ses adversaires.

L’objectif est d’user l’adversaire, de l’intimider et de l’amener à renoncer à ses droits sans tirer un seul coup de feu.

Cette stratégie repose sur une coordination de trois forces maritimes :

  1. La Marine de l’Armée Populaire de Libération (PLAN) : Elle reste souvent en retrait, jouant un rôle de dissuasion et de soutien en arrière-plan.
  2. Les Garde-côtes chinois (CCG) : Agissant en première ligne, ces navires, souvent plus grands que les frégates des marines voisines, utilisent des méthodes agressives comme l’usage de canons à eau, des manœuvres d’intimidation, l’éperonnage et le blocage des missions de ravitaillement, comme celles menées par les Philippines vers l’avant-poste du BRP Sierra Madre à Second Thomas Shoal.
  3. La Milice Maritime : Une force paramilitaire composée de centaines, voire de milliers de « bateaux de pêche » en coque d’acier, subventionnés et contrôlés par l’État. Ces flottilles sont utilisées pour harceler les navires étrangers, encercler des zones contestées et affirmer une présence chinoise massive et permanente.

La tension a encore monté d’un cran avec l’entrée en vigueur, le 15 juin 2024, d’une nouvelle réglementation autorisant les garde-côtes chinois à détenir des étrangers soupçonnés d’intrusion dans les eaux revendiquées par Pékin, augmentant considérablement le risque d’escalade. 

La bataille juridique : le revers de l’arbitrage de 2016

En 2013, excédées par la prise de contrôle du récif de Scarborough par la Chine, les Philippines ont initié une procédure d’arbitrage en vertu de la CNUDM. Le 12 juillet 2016, la Cour Permanente d’Arbitrage (CPA) de La Haye a rendu une sentence historique, qui constitue un désaveu cinglant pour Pékin sur presque tous les points. 

Le tribunal a conclu que la « ligne en neuf traits » n’a « aucun fondement juridique » et que la Chine ne peut revendiquer de « droits historiques » sur les ressources des zones maritimes qu’elle englobe. Il a également statué que les formations des Spratleys ne sont que des « rochers » incapables de générer une ZEE, et que les activités chinoises ont violé les droits souverains des Philippines dans leur propre ZEE.
— Synthèse de la décision de la CPA du 12 juillet 2016

La réaction de la Chine a été immédiate et sans appel. Pékin a rejeté la décision, la qualifiant de « ;nulle et non avenue » et de « farce » orchestrée par des forces extérieures.

Le président Xi Jinping a déclaré que la sentence n’affecterait « en aucun cas » la souveraineté et les intérêts maritimes de la Chine.

Loin de se conformer au droit international, la Chine a intensifié sa stratégie du fait accompli, considérant la décision comme une simple « feuille de papier gâchée ».

Pour les Philippines, la victoire juridique fut totale, mais son application sur le terrain reste un défi immense face à la puissance chinoise.

Un Échiquier Mondial : Alliances Régionales et Rivalités des Grandes Puissances

L’affirmation de puissance chinoise a provoqué une internationalisation du conflit et une reconfiguration profonde des alliances en Asie-Pacifique. La mer de Chine méridionale est devenue le théâtre principal de la rivalité stratégique entre la Chine et les États-Unis. 

La réponse américaine et l’internationalisation du conflit

Face à ce qu’ils considèrent comme une remise en cause de l’ordre international, les États-Unis ont durci leur position.

Leur stratégie s’articule autour de deux axes principaux :

  • Les opérations pour la liberté de navigation (FONOPs) : L’US Navy mène régulièrement des patrouilles navales et aériennes à l’intérieur des 12 milles marins des îles artificielles chinoises et dans les eaux revendiquées par Pékin. L’objectif n’est pas la provocation, mais de démontrer par l’action que ces revendications sont illégitimes et que le droit international de libre passage s’applique.
  • Le renforcement des alliances : Washington a consolidé son réseau d’alliances pour faire contrepoids à la Chine. Cela inclut la réactivation du traité de défense avec les Philippines, qui ont accordé aux forces américaines l’accès à de nouvelles bases militaires. De plus, les États-Unis animent des partenariats de sécurité plus larges comme le QUAD (avec le Japon, l’Inde et l’Australie) et AUKUS (avec l’Australie et le Royaume-Uni), visant à renforcer la coopération militaire et technologique en Indopacifique.

La Chine perçoit cette stratégie comme une tentative de « contenir » son ascension.

Sa diplomatie dénonce régulièrement « l’ingérence » américaine, accusant Washington d’attiser les tensions régionales pour servir ses propres intérêts hégémoniques.

 « Les États-Unis ne font pas partie de la mer de Chine méridionale et n’ont pas le droit de s’immiscer », martèle la diplomatie chinoise.

Les reconfigurations régionales face à la pression chinoise

L’agressivité chinoise a contraint les pays de la région à revoir leurs stratégies, créant à la fois de nouvelles solidarités et de profondes divisions.

Le rapprochement Philippines-Vietnam : C’est l’une des évolutions les plus notables. Historiquement méfiants l’un envers l’autre, Manille et Hanoï ont développé un partenariat stratégique qualifié de « pierre angulaire » par le président philippin.

Unis face à un adversaire commun, ils renforcent leur coopération maritime, partagent des informations et coordonnent leurs positions diplomatiques, créant un front uni de contestation.

 Le dilemme de l’ASEAN : L’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est est profondément fracturée sur la question.

Son principe de fonctionnement par consensus est paralysé par les intérêts divergents de ses membres.

D’un côté, les États directement impliqués dans le conflit (Vietnam, Philippines, Malaisie) poussent pour une position ferme.

De l’autre, des pays comme le Cambodge ou le Laos, très dépendants économiquement de la Chine, bloquent toute initiative qui pourrait déplaire à Pékin.

Cette division a considérablement ralenti les négociations pour un « Code de Conduite » (CoC) en mer de Chine méridionale, qui, après plus de vingt ans de discussions, n’est toujours pas juridiquement contraignant.

Le rôle croissant du Japon : Confronté à des tensions similaires avec la Chine en mer de Chine orientale (îles Senkaku/Diaoyu), le Japon s’implique de plus en plus dans la sécurité de l’Asie du Sud-Est.

Tokyo fournit une aide matérielle significative, notamment des navires garde-côtes au Vietnam et aux Philippines, et participe à la formation de leurs personnels pour renforcer leurs capacités de surveillance et de défense de leurs droits maritimes.

Conclusion : Quel Avenir pour la Stabilité en Asie-Pacifique ?

La mer de Chine méridionale est bien plus qu’un simple différend territorial. Elle est le théâtre d’une confrontation fondamentale entre deux visions de l’ordre mondial.

D’un côté, une vision promue par la Chine, fondée sur la primauté de la puissance, un récit nationaliste sélectif et la volonté de redéfinir les règles à son avantage.

De l’autre, une vision défendue par les États-Unis et leurs alliés, qui prône un ordre international basé sur des règles communes et le respect du droit, notamment la liberté de navigation.

La stratégie du fait accompli et les tactiques de zone grise menées par Pékin ont créé une situation de tension permanente où le risque d’un dérapage accidentel est omniprésent.

Chaque collision, chaque usage de canon à eau, chaque manœuvre d’intimidation est une étincelle potentielle dans une poudrière.

Un conflit ouvert, même limité, aurait des conséquences catastrophiques pour l’économie mondiale, bien au-delà de la région.

L’ avenir de la stabilité en Asie-Pacifique se joue donc dans ces eaux contestées.

Les acteurs parviendront-ils à établir un modus vivendi, par exemple via un Code de Conduite enfin contraignant, pour gérer les différends et coopérer sur des enjeux transnationaux comme la protection de l’environnement marin ?

Ou la mer de Chine méridionale continuera-t-elle sa dangereuse glissade vers une zone de confrontation permanente, où la loi du plus fort prime sur le droit ?

La réponse à cette question ne déterminera pas seulement l’équilibre des pouvoirs régional, mais façonnera également les contours de l’ordre mondial du XXIe siècle.

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